Critique du texte de Laurence Hansen-Löve « Vladimir Poutine, le « fou de Moscou » » paru dans iphilo.

J’ai fait du billet de Laurence Hansen-Löve une critique acerbe. Je tiens à m’en expliquer.

Mon principal reproche, déjà formulé à propos de «Se faire vacciner ou non : un droit, un devoir, une responsabilité ? » est la décontextualisation de l’ écrit.

Commençons par le titre : « Vladimir Poutine, le « fou de Moscou » ». Ce titre ne comporte pas de point d’interrogation, il s’agit donc là d’une affirmation, Poutine est fou ! Le mot « Moscou » n’est pas anodin, il fait référence dans l’imaginaire occidental à l’URSS. Amalgame de folie et de pouvoir dictatorial, le cadre du billet est posé.

Puis l’introduction : « Il y a de nombreux débats en ce moment à propos de la «folie» de Vladimir Poutine, notamment sur la question de savoir s’il a toujours été « fou » ou s’il est devenu « fou » seulement depuis une semaine. Permettez moi de mettre mon grain de sel : tout dépend ce qu’on entend par « fou » ».

Là, comme il fallait s’y attendre, la folie de Poutine n’est pas remise en cause ; bien au contraire, il faut en convaincre le lecteur, d’ou la répétition du mot « fou », « folie », 4 fois en 3 lignes ; la folie de Poutine ferait l’objet de débats – notre auteure fonde ici son billet sur une rumeur, chose étrange pour un article de philosophie…

Pour ma part, je formule l’hypothèse qu’on traite de fou celui qu’on ne peut manipuler. Les USA et ses alliés n’ont pas le pouvoir d’agir sur Poutine et vont donc tenter de le déconsidérer en le traitant de fou. C’est la doxa des « forces du Bien », de la raison, de la démocratie(1), pour tout dire de l’Occident et de son bras armé l’OTAN, contre celle du mal, de la folie, de l’autocratie, bref du fou Poutine, Madame Hansen-Löve, on l’aura compris est du côté des « forces du bien ».

Aparté : je vous conseille si vous voulez comprendre les tenants et aboutissants de la guerre en Ukraine de visionner sur YouTube la vidéo de l’américain John Mearsheime intitulée « L’invasion de l’Ukraine(2) ». Il y fait une bonne analyse géostratégique du conflit entre l’occident et la Russie qui a conduit à la guerre en Ukraine. Pour une compréhension de l’enchaînement des événements au début de la guerre, voir l’interview de Jacques Baud sur YouTube « L’Occident instrumentalise l’Ukraine contre Poutine »(3). Pour appréhender « La géopolitique de l’énergie après l’Ukraine » écouter Benjamin Tremblay (4).

Notre auteure se fait ensuite psychanalyste et recherche parmi les deux types de folie qu’elle distingue celle dont serait atteint Poutine :

« Si être « fou », c’est être décalé, coupé du réel, incapable de toute compassion, de toute humanité, enfermé dans une bulle, si être « fou », c’est agir en rupture avec le sens commun, au mépris des règles de droit communément avalisées par les nations, paraître ignorer toute forme de « morale » (au sens usuel de ce terme), si c’est être plus ou moins « paranoïaque »… alors Vladimir Poutine est « fou ». »

La politique est-elle sujette aux jugements moraux communs comme l’écrit Madame Hansen-Löve ? Personnellement je ne le pense pas, la seule règle qui prévaut est la force ; la justice et les sociétés internationales créées le sont toujours par et au seul bénéfice du pays le plus fort, qui les ignore quand elles ne lui conviennent pas …

Cela correspond à l’observation de Carl Von Clausewitz , « La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens… Elle est un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. […] Et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. »… Poutine n’utilise-t-il pas la guerre pour neutraliser l’Ukraine et protéger son pays des menaces de l’occident ?

Voyons la suite : « Si être fou, c’est être déséquilibré, imprévisible, impulsif, incohérent, erratique dans ses décisions… alors Vladimir Poutine n’est pas fou du tout ! Son attitude est en effet parfaitement cohérente et prévisible. Comme Hitler, il annonce et théorise ce qu’il va faire et il le fait. C’est le même homme qui élimine et empoisonne ses opposants, qui a rasé Grozny, puis Alep, puis annexé la Crimée et aujourd’hui qui bombarde Kiev. Donc il n’est pas devenu «fou» du jour au lendemain comme on l’entend parfois aujourd’hui. »

Passons sur l’outrance de l’assimilation de Poutine à Hitler. Madame Hansen-Löve semble ignorer qu’en Ukraine la révolution de Maïdan, soutenue par « les forces du bien », est à l’origine du coup d’état qui a remplacé un gouvernement démocratiquement élu par un gouvernement imposé ; sa compassion est sélective qui oublie que les régions du Donbass et du Donetz sont soumises depuis 8 ans à des bombardements par le régime de Kiev qui ont fait 14000 morts, et que ce sont les préparatifs d’une attaque de ces régions par l’armée ukrainienne (enviolation des accords de Minsk) qui ont déclenché l’intervention russe.

La conclusion du billet insiste sur la solitude d’un Poutine absolutiste… Poutine isolé, mis au ban de la société… Une propagande qui ne peut rencontrer qu’un public acquis ou désinformé.

« Le plus inquiétant est qu’il est à la fois «fou» (en un sens) et très méthodique, très obstiné, très rationnel. On ne peut pas savoir où il a l’intention de s’arrêter, ni s’il pourra s’arrêter en cas d’opposition inattendue ou d’incidents frontaliers avec les voisins de l’Otan… Actuellement, il semble rencontrer une résistance à laquelle il ne s’attendait pas. Il semble très seul au pouvoir depuis deux ans. «Le pouvoir corrompt inévitablement le libre usage de la raison», disait Kant. C’est surtout vrai du pouvoir absolu d’un homme isolé et non encadré ni freiné par des contre-pouvoirs. »

Poutine isolé et sans contre pouvoir au Kremlin ? Une chose est certaine, c’est qu’il a l’appui de la Douma et de son peuple. Par ailleurs il est très bien entouré et conseillé : entre 2014 et 2022, la Russie a accumulé un stock d’or, un véritable trésor de guerre qui lui permettra de résister pendant au moins deux ans aux sanctions occidentales. Les européens dans leur hubris inconsciente avaient confié à Gazprom la gestion de leur stock de gaz, qui s’est bien évidemment révélé au plus bas au début de la guerre… Ils ne pourront tenir plus de 2 mois en cas de coupure du gaz russe…

Au plan international, si la guerre a été condamnée par une large majorité de pays, peu se sont associés aux sanctions économiques décrétées par les américains et leurs vassaux européens…

Par ailleurs ces sanctions sont difficiles à mettre en œuvre du fait de la dépendance à l’énergie russe. Mais la politique continue… Pendant que la guerre se déroule, le gazoduc qui traverse l’Ukraine est toujours fonctionnel ; les ukrainiens perçoivent des royalties de la Russie et celle-ci encaisse l’argent versé par les pays européens pour le gaz livré…

Ces sanctions sont contre-productives pour les européens et font à court terme le jeu des USA :

– s’ils veulent diversifier leurs sources d’approvisionnement en énergie fossile, les européens devront payer les importations de gaz (gaz liquéfié américain entre autres) à un prix nettement plus élevé que le gaz russe, ce qui se répercutera sur le prix des produits fabriqués et la compétitivité des entreprises ;

– les entreprises implantées en Russie sont appelées à cesser leur activité.

De plus, ces sanctions se retournent contre les occidentaux en détruisant le système monétaire qui jusque là les favorisait : le gel des avoirs russes libellés en dollars et euros (un véritable vol) a entraîné une contre rétorsion de Poutine qui exige maintenant le règlement du gaz et du pétrole en roubles. Cela est à la fois un moyen de soutenir sa monnaie (qui a retrouvé sa valeur d’avant l’invasion) et une remise en cause du système monétaire international basé sur le dollar et l’euro. Remise en cause qui a le soutien des pays qui ne veulent plus être exposés aux sanctions extra-territoriales liées au dollar. L’Inde, la Chine et d’autres pays ont décidé de régler leurs échanges dans leur monnaie…

La victime de la guerre en Ukraine, à part le peuple ukrainien, sera la classe moyenne européenne qui devra payer la facture des sanctions ; les USA de leur côté risquent de perdre leur prépondérance au profit de la Chine.

Alors qu’au début des années 2000 Poutine envisageait une alliance avec les européens, ceux-ci l’ont rejeté sous la férule américaine – diviser pour régner – et probablement dans l’espoir de faire main basse sur les matières premières de la Russie… Cela a échoué !

Au lieu d’en tenir compte, les occidentaux ont poursuivi leur tentative de déstabilisation… Cela a conduit Poutine à resserrer ses liens avec les membres des BRICS (Le Brésil, l’Inde, la Chine, l’Afrique du sud) et les pays fondateurs du E7(5), l’équivalent du G8 devenu G7 après l’exclusion de la Russie…

N’est-il pas stupide de la part des européens d’exclure la Russie et de renforcer ses concurrents américains et chinois ? L’Europe veut se libérer de sa dépendance énergétique à la Russie, cela va prendre plusieurs années ; pendant ce temps, la Russie va accroître ses fournitures d’énergie à la Chine, – des accords viennent d’être signés pour la construction d’un second gazoduc –, et continuer à fournir l’Inde en pétrole…

On a les dirigeants qu’on mérite !

Alors Poutine,… « fou » ? Je vous laisse juger !

Bibliographie :

1 – À ce propos, lire sur iphilo « Bobard démocratique » de Stéphane Braconnier.

2 – Lire sur YouTube « L’invasion de l’Ukraine » de John Mearsheime.

3 – Écouter Jacques Baud sur YouTube « L’Occident instrumentalise l’Ukraine contre Poutine ».

4 – Écouter sur YouTube Benjamin Tremblay : « La géopolitique de l’énergie après l’Ukraine ».

5 – Consulter les BRICS sur Wikipedia.

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