Mourir à 20 ans…

J’ai retrouvé, en rangeant des papiers de famille, une série de lettres, écrites entre 1936 et 1940, qui retracent le destin d’un jeune homme pauvre d’une famille de militaires…

Rennes le mardi 21 avril 1936

Mes chers cousins et cousines,

Ma chère Georgette,

Votre lettre vient juste de nous arriver, et comme je l’ai promis à ma chère cousine, je ne me ferai pas attendre, pour venir répondre à votre longue missive, qui nous a fait à tous un réel plaisir. Loin d’imiter mon père, je me fais une joie de venir bavarder un peu avec vous, et de faire revivre ces deux journées si agréables, que nous avons passées ensemble.

Comme toi et tes sœurs, ma chère Georgette, j’ai repris mes classes hier matin. Après 15 jours de repos c’était difficile de se lever à 6 heures, mais enfin, comme c’est pour notre avenir ! … Voilà mes deux premiers jours passés, et je m’habitue aussi bien aux coutumes bretonne qu’aux coutumes messines ! Je pensais à toi hier, voilà un petit trimestre plutôt difficile, enfin je te souhaite bon courage et surtout complète réussite dans tes examens. J’espère que cependant ton travail ne t’empêchera de trouver quelques moments de loisirs, que tu consacreras à écrire à ton cousin, comme tu le lui as promis. Et tu peux juger que lui tient ses promesses !…

J´espère que Renée est plus sage en classe, et qu’elle ne revient plus à la maison avec des mains de négriottes, mais avec sa règle, son porte plume et son crayon ! Apprends qu’il n’y a pas de petits chats à la maison et qu’il est donc inutile de souhaiter le bonjour à « Pépé » !…

Le temps n’a pas changé depuis votre départ, si ce n’est que le froid a augmenté. Depuis 2 jours il tombe sans arrêt une petite pluie fine, mais glaciale ; ah mon dieu quel pays ! On finira par s’y noyer!… Ce n’est pas en effet le temps rêvé pour les excursions et pique-niques à Cesson ! Mais enfin s’il le faut on ira avec des parapluies ! Car j’espère comme vous nous l’avez laissé espérer, nous comptons sur vous pour les fêtes de la Pentecôte. Grand-mère, tout en te remerciant, ma chère cousine pour le patron, me prie de vous renouveler l’invitation. Quant à moi je serais ravi de vous revoir.

Je vais vous quitter mes chers cousins et cousines, mais je ne voudrais cependant pas terminer cette lettre sans venir t’offrir, ma chère Georgette, tous mes bons et sincères vœux de fête ; formule banale, mais vraiment sincère quand elle vient d’un ami et même d’un cousin !… Mais que puis-je t’offrir comme vœux, si ce n’est que le désir de ta complète réussite, dans tes études, tes examens et même au bal !…? Donc je t’envoie mille baisers, et au nom de toute la famille je te souhaite une bonne et heureuse fête.

Je vous quitte, mes chers cousins et cousines, en espérant que ce petit mot vous aura fait plaisir, et en attendant une longue lettre de vous, je laisse à tante Suzy le soin de terminer la mienne.

En attendant la Pentecôte, recevez chers cousins et cousines, les affectueux baisers de toute la famille. Un gros baiser à Renée et à Yvette, quant à Georgette je lui demande d’écrire un peu plus que 4 mots dans les missives à venir !…

J’embrasse bien fort « Zou » pour sa fête.

Votre cousin

Jacques

Rennes le 24/3/38

Ma chère « Zou » (dite Georgette !..)

« J’espère que maintenant que tu t’es souvenu que j’existe tu vas continuer à m’écrire, réponds moi vite, j’attends ta réponse. » Ce sont tes propres termes ma chère « Zou ». Comme depuis quelque temps les femmes ne doivent plus obéissance aux hommes, mais que les hommes doivent obéissance aux femmes, (Oh! Bonne mère! C’est la fin des z-haricots, c’est surtout le martyre des hommes !..) j’obéis et, j’espère que cette fois ma réponse ne se sera pas trop fait attendre ! Donc ne « Zou peste » plus!…

Tout d’abord permets moi de te dire qu’Henri « s’est foutu le doigt dans l’œil » en te racontant que je ne m’engageais plus (il a dû faire quelques entorses à la vérité comme tu le dis !) Je passe mon bacc le 14 et 15 juin prochains, résultat : une « veste » toute neuve. Conséquences : je quitterai Rennes au plus tard le 30 juin. Je me repose à Metz pendant un mois et en avant pour le service militaire vers la fin août. Donc je m’engage toujours, rien n’est changé ! Et voilà justement pourquoi je ne pourrai assister au mariage ! S’il avait eu lieu fin juin tout aurait marché et je me serais fait un grand plaisir d’y assister, ne serait-ce que pour te revoir, toi et tes chers parents ma chère « Zou », mais le deuil qui vient de vous frapper, et la future mariée qui se casse la cheville (a-t-on idée à son âge !…) reculant la date du mariage jusqu’au milieu de juillet, ce sera trop tard pour moi, je serai déjà à Metz depuis une quinzaine de jours, donc impossible de me trouver en ta charmante compagnie ! Quel malheur ! On s’en serait payé … Si jamais le mariage était avancé, n’oublie pas de me l’écrire car au fond tu es aussi  » flemmarde » que moi pour écrire.

Autre chose : tu voudrais me passer un savon, et bien moi aussi, je veux t’en passer un (il est vrai que s’il te fait autant d’effet que le tien ce sera plutôt platonique !) tu te fiches tout à fait de ma tête

1°/ Je ne sais pas danser (je crois qu’Henri a l’imagination très vive !)

2°/ Qu’est-ce que ces insinuations vaseuses sur la fiancée d’Henri ? Je suis un « jeune gens » vertueux, sage et raisonnable moi !

3°/ Peut-être as tu peur que je ne sois pas à ta hauteur ? Quel est le poète qui t’a inspiré cette phrase banale ? Ne sommes-nous pas des »Robert »

Tu en fais une affaire parce que tu es enfermée, en voilà une histoire ! Qu’est-ce que ce sera quand vous serez obligées de faire le service militaire à notre place (dame, vous avez les mêmes devoirs que nous depuis que vous êtes devenues nos égales !…

(Qu’est-ce qu’on va devenir avec de pareilles lois)

Mes félicitations à l’excellente amazone que tu fais ! Bons baisers à tes chères petites sœurs ainsi qu’à tes parents et reçois-en un particulier (une grosse bise comme on dirait en Bretagne !) de ton vieux cousin et copain.

Jacques (dit Pépé).

Metz, ce mardi 6 août 1938

3 heures

Ma chère petite « Zoute »

Merci, merci beaucoup, ma chère petite Georgette de ta gentille carte et surtout de « tes bons baisers au jeune soldat !  » (Ce qui est bien meilleur que les cartes !…).

J’ai été très touché ma chère Geo, de voir que tu avais pensé à ton « Pépé » en arrivant dans ta nouvelle résidence !..

Avant tout, j’espère que sous peu, nous allons vous voir tous à Metz… Seulement nous ne comptons pas sur vous dimanche prochain, car sûrement vous vous rendrez, sinon tous, du moins mon cousin, au mariage à Trobert (nous avons reçu une lettre d’invitation il y a environ 8 jours… mais nous pouvons nous y rendre, à cause des trop gros frais de voyage que ça nous occasionnerait… quant à Papa et son quart de place… il ne peut avoir de congé à cette époque, papa bien entendu, pas le1/4 de place).

Donc, pas pour dimanche… Le dimanche suivant sera la veille du 16 août… Je dois partir 2 jours avec papa ; Maman et Jacqueline resteront à Metz, et vous aurez peut-être la chance de les voir le lundi, jour du quinze août (sans aucun dérangement bien entendu elles arriveront le matin et repartiront le soir, mais pas seules, car je suis sûr ma chère Georgette, que tu ne déclineras pas l’offre, que je te fais, de venir passer quelques jours à Metz… Crois bien que nous nous ennuierons pas ! Pique-niques, bains, ballades, etc. Et puis nous en aurons tant de choses à nous raconter ! Donc bien entendu prépare ton « sac » pour Metz. Quant à tes chers parents, j’espère qu’il ne se feront pas attendre… Quand le capitaine viendra-t-il recevoir les hommages de son cousin de lieutenant ?…

Comment as-tu trouvé la métropole de la Lorraine, ma chère Georgette ? Êtes-vous satisfaites de votre appartement ? …

Sais-tu que je m’engage au 510ème régiment de chars d’assaut à Nancy en octobre ?… Mais c’est une autre affaire dont nous reparlerons de vive voix dans 15 jours… c’est entendu ?…

J’attends un petit mot de toi…

Mes plus affectueux baisers à Yvette et Renée ainsi qu’à tes chers parents et reçois pour toi, ma chère Geo, l’assurance de ma plus sincère amitié.

Cordialement, ton cousin

Jackie

Aux Armées. Jeudi 28/12/39

21 heures

Ma bien chère Geo,

Je suis un immoral, un paresseux, un négligent, un fainéant, laisse moi quand même venir t’embrasser ma chère petite Geo et t’offrir tous mes bons vœux pour la nouvelle année.

Que 1940 voie le succès et la fin de tes études. Qu’il t’accorde santé, richesse et joie, en un mot tout ce qui peut te faire plaisir, tout ce que tu désires. Je te charge de présenter mes bons vœux à ta chère maman ainsi qu’à tes petites sœurs que j’embrasse bien fort…

En te promettant d’être désormais moins nègligent pour écrire. Je te quitte ma petite Geo en te renouvelant tous mes bons vœux et en te priant de croire en ma sincère amitiè.

Jacques

PS : Ne connaissant pas votre adresse, je fais remettre ce mot par papa

Mille grosses bises à Yvette et Renée

Rennes le 26 septembre 1940

Bien chère Madame,

Ma main tremble en écrivant, mes yeux sont remplis de larmes ! Quelle catastrophe, quelle double catastrophe !!

Lundi matin, le courrier nous apportait l’annonce de la mort de notre grand chéri, de notre Jacques tant aimé – tué le 16 mai, en montant à l’assaut, tué dans son char et enterré à Guiveau dans l’Oise.

Ce matin, c’est une lettre officielle venant d’Autriche, écrite en allemand qui nous apprend celle du pauvre Jean, mort le 9 août à 6 h 1/2 du matin dans un hôpital de Vienne – à la suite de dysenterie. Mais nous sommes convaincus que la mort de son grand fils, (dont la nouvelle a dû lui parvenir là-bas), toutes les souffrances physiques et morales qu’il a endurées l’ont terrassé plus encore que la maladie.

Il est enterré dans un cimetière de Vienne, pauvre cher grand – pauvre cher petit !!

Comme ils ont dû souffrir l’un et l’autre ! C’est atroce ! C’est atroce !

Peut-on concevoir de pareils malheurs !

Gabrielle et Jacqueline font peine à voir, et toute la famille est plongée dans la plus grande désolation.

Plaignez-nous et pleurons ensemble les disparus qui ne seront pas les oubliés.

Un service funèbre aura lieu, pour le repos de l’âme du père et du fils le jeudi 3 octobre à 10 heures en l’église cathédrale de Rennes.

Nous n’aurons jamais assez de larmes pour les pleurer

Quel malheur ! mon Dieu !

Si vous le pouvez, prévenez Clément, nous n’avons pas son adresse.

Dans notre désespoir, nous vous embrassons.

Jean est inhumé au cimetière central de Vienne

Jacques Georges Raymond ROBERT

Né(e) le/en 10-04-1920 à Pontoise (78 – Yvelines (ex Seine-et-Oise), France)

Mort pour la France le 18-05-1940 (Berlancourt)

20 ans, 1 mois et 8 jours

Carrière

Statut

militaire

Unité

15 e Btn de chars de combat

Mention

Mort pour la France

Cause du décès

tué au combat

Sources

Service historique de la Défense, Caen

Cote

AC 21 P 142061

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/510e_régiment_de_chars_de_combat

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/15e_bataillon_de_chars_de_combat

https://www.chars-francais.net/2015/index.php/14-classement-individuel/char-b/406-210-tonkin

TONKIN n° 210 15e BCC 1ère compagnie

Constructeur : RENAULT

Livré au 510e RCC à Nancy en 1937

Versé au 15e BCC 1ère compagnie en septembre 1939

Dans la nuit du 17 au 18 mai 1940, le char se renverse et prend feu au cours d’un trajet près de Berlancourt.

Le radio est tué sur le coup, le pilote, coincé à son poste meurt brûlé vif.

Equipage :

Chef de char : Sous-Lieutenant Yardin

Pilote : Sergent-chef Sauvant

Aide-pilote : Caporal Lemoine

Radio : Caporal-chef Robert

Les images du char « TONKIN » détruit peuvent être agrandies en tapant sur l’image.

Photographie du char TONKIN détruit.

Jean Baptiste Fernand Julien Marie ROBERT

Né(e) le/en 26-03-1894 à Rennes (35 – Ille-et-Vilaine, France)

Mort pour la France le 09-08-1940 (Vienne IV, Autriche)

46 ans, 4 mois et 14 jours

Carrière

Statut

militaire

Unité

21 e Rgt Tank

Mention

Mort pour la France

Cause du décès

maladie

Sources

Service historique de la Défense, Caen

Cote

AC 21 P 144677

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